Lettres à Juliana

10 novembre 2010

A chaque fin son début.

Ma très chère Juliana,

Je ne sais pas si tu liras un jour ces lignes, si tu tomberas dessus par hasard ou si quelqu'un t'amènera à le faire.
J'ai besoin d'écrire, mais il m'est bien plus facile d'écrire à quelqu'un, pour quelqu'un, de quelqu'un.
Il y a toutes ces choses que j'aurais aimé te dire. Confidences sur l'oreiller, pensées évasives, difficultés. Toutes ces choses que j'aurais aimé partager, avec toi.
Il m'est trop difficile au jour d'aujourd'hui d'imaginer t'avoir perdue avant même que nous nous soyons trouvées, alors j'ai créé ce blog. Point de repère, point de chute ou je me retrouve avec toi et ou je te parle, longuement.
J'espère que si tu lis un jour ces lignes, peu importe dans combien de temps, tu ne m'en voudras pas d'avoir fait de toi, même d'un toi fictif, mon ancrage.

Je t'embrasse tendrement.

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L'enfance.

Ma très chère Juliana,

L'enfance, vois-tu, est comme un gâteau que l'on savoure. Quand on grandit, les parts disparaissent les unes après les autres. J'ai vu mon gâteau s'envoler petit à petit et rien n'est aussi douloureux que ça. Je ne connais rien de pire que de sentir sa naïveté, ses espoirs, ses envies, ses caprices, être arrachés de soi par la réalité de la vie.
J'ai vu la première part de mon gâteau m'être volée violemment lors du divorce de mes parents. Tellement banal, tellement typique. Mais tellement cruel, aussi, de se rendre compte que la vie donne et reprend, que l'équilibre se crée dans son propre corps et non en se rattachant à celui des autres.
La deuxième part je t'en ai déjà parlé, m'a été arrachée par un homme qui a eu le malheur de passer sa main dans mes longs cheveux blonds, de me désirer, de me toucher. Je n'avais alors que treize ans. Se rendre compte que la confiance peut nous trahir. Que même un mentor peut nous vouloir du mal. Que, justement, il ne faut laisser personne nous indiquer un chemin, mais qu'il faut le tracer seul, est une idée bien difficile à concevoir et à accepter.
Et puis arrive l'âge "adulte". On pense avoir appris des choses, tiré les conclusions qui s'imposent après les premières histoires d'amour, après les déceptions, les apprentissages difficiles, les passages obligés. Mais vient le temps des confidences, des questions que l'on préfèrerait n'avoir jamais posées. Et l'enfant en nous s'étiole encore, le gâteau rétrécit à vue d'œil et rien ne peut le reconstituer.
Mes parents ont essayé de me tuer, mon frère a vendu le droit de regarder mon corps, on m'a arraché ma sœur. Et alors ? J'ai décidé d'avancer. Pour moi, par moi. J'ai essayé de puiser ma force dans la haine mais je n'ai réussi qu'à me détruire, à m'abimer un peu plus. La force m'est venue dans l'amour.
J'ai ressortit mon vieux Doudou, et j'ai ressentit tout ce que je lui avais donné étant petite. J'ai vu les larmes qui l'avaient trempé, les bras qui l'avaient serré, les mains qui l'avaient traîné, partout.
Alors j'ai promis. J'ai promis à l'enfant en moi que jamais plus on ne lui ferait de mal. Que jamais plus je ne laisserais la vie la blesser, l'atteindre, la maltraiter.
J'ai réussi, pendant quelques temps, à la protéger. A nous protéger. J'ai vécu pour moi, j'ai suivit une thérapie, j'ai laissé derrière moi les lourds bagages et je suis partie les mains vide, à la recherche d'un but.
Mais un jour, un ami que je n'avais pas oublié, juste rangé dans un coin de ma mémoire, un compagnon de route, d'infortune, avec qui j'avais échangé un baiser, si chaste baiser de quand on a sept ans, meurt. Il s'en va et me laisse mes souvenirs, mes regrets de n'être pas allée le voir, de ne pas avoir pu le serrer contre moi pour le remercier, de toutes ces fois où il a pu être là, peut-être même sans le savoir. Et la petite fille qui est en moi s'est mise à hurler. J'ai laissé la vie l'atteindre, elle me déteste. On lui a volé son ami, son voisin, son amoureux secret de sur la balançoire. Et pour la première fois depuis quelques temps, je ne peux rien faire contre ça. Je n'ai aucune emprise sur la situation.
Mon gâteau rétrécit et j'ai peur de le perdre, peur de perdre mon innocence, ma foi en la vie et ce qu'elle peut avoir de beau, de merveilleux, de scandaleusement bon à offrir.
Un malheur ne vient jamais seul. J'ai perdu tout contrôle.
Ma mère va mourir, je le sais. Je voudrais juste que ce soit dans longtemps, que ce soit jamais. Je refuse de voir la vie sortir d'elle petit à petit, la quitter, me quitter. Cette mère qui m'a portée, que j'ai portée. Celle avec qui j'ai tout traversé. Celle que j'ai perdue, qui ne m'a pas comprise, qui ne m'a pas acceptée. Celle que j'aimerai retrouver, reconquérir, petit à petit, morceau par morceau, pour ne pas trop risquer de souffrir. Elle aussi m'a enlevé une part de gâteau. Une énorme part. Peu-être même bien plus grosse que les autres, parce que s'il y a bien une chose à laquelle on ne s'attend pas, à laquelle on n'est pas préparé, c'est à l'abandon de sa mère. La mienne je l'ai déjà perdue une fois. Alors pas deux. Ou alors je veux pouvoir en profiter. Mais il me faut du temps. Trop. Et je n'en ai pas. Je n'en ai plus.
Je ne veux pas grandir. Je voudrais redevenir enfant, à un âge où je ne comprenais rien, où je me satisfaisait encore du terme "problème d'adultes". A l'âge où les poupées étaient mes meilleures amies, et les monstres sous mon lit les seuls véritables ennemis.
Comme beaucoup de choses, c'est impossible.
Alors je pardonne, je laisse derrière moi les mauvais moments et je me concentre sur les bons. J'essaie encore d'y croire.
Le soir dans mon lit, je prends dans mes bras la petite fille qu'un jour j'ai été. Je la cajole, je la console, je m'excuse sans cesse de ne pouvoir tenir la promesse que je lui ai faite. J'essaie tant bien que mal de nous rassurer, de nous faire croire que nous serons ensemble à jamais. Mais je sens bien que ce n'est pas vrai. Je lui montre pourtant comme la vie peut être simple, comme elle peut être belle, parfois. Je lui dit que je l'aime, et que personne ne peut nous aimer plus fort que nous même. Je lui raconte les crêpes, les restos entre amis, les nuits passées dans les bras d'une personne à laquelle on tient, le bruit des vagues et celui de la guitare. Le bonheur de tenir un bébé dans ses bras, de le regarder dormir, de le voir s'éveiller. Je lui explique les fous rires et les pleurs de joie. Je lui montre tous ces beaux moments pendant qu'elle s'endort avec moi, parce que je ne veux pas abandonner. Jamais. Je veux qu'elle continue à vivre en moi, à s'émerveiller comme elle le fait si souvent à travers moi de ces petites choses anodines qui font sourire.
Je veux garder espoir. Revivre pour les bons moments, croire en ce que je lui dit. Trouver la force de surpasser les moins bons et de terrasser les mauvais. Je voudrais tellement m'oublier dans la vie, m'y perdre, m'y enfouir et en jouir.
Je veux la savourer éternellement, comme un gâteau universel, dans lequel chacun pourrait mordre à pleines dents, sans jamais le terminer.
J'aurais aimé traverser tout cela à tes côtés. T'entendre encore parler de ma peau douce, t'écouter me conter tes malheurs, tes chagrins. J'aurais voulu passer mon bras sous le tien et que l'on se soutienne pour traverser la tempête, et peut être, ensemble, aller un peu plus loin.

Je t'embrasse tendrement.

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06 décembre 2010

A quoi bon...

Ma très chère Juliana,

Tu vois, je viens de passer deux soirées à me mettre "mal" comme tu dis. Et je ne m'étais pas sentie aussi bien depuis fort longtemps. Ça m'a fait repenser à cette nuit, celle où  tu m'as demandé de te faire la promesse -que j'ai faite- de ne plus jamais me mettre la tête à l'envers. En échange tu m'avais promis, toi, d'être toujours là pour moi. Tu avais tort.
Lorsque j'ai réalisé que tu ne serais plus là, tout court, j'ai voulu tout de même tenir ma promesse. Pour moi-même. Et puis le temps a passé, et, rapidement, j'ai fait tout le contraire de ce que je t'avais promis.
Hier soir j'ai réalisé. J'ai réalisé que tu avais tort. Boire et fumer, prendre du poppers, rire. C'est tout cela qui m'aide à avancer.
Je me suis vue, de haut et je ne m'étais pas sentie aussi heureuse depuis fort longtemps. J'avais un sourire, certes niais, étalé sur le visage. J'étais heureuse, pour de toutes petites choses. Des choses auxquelles je n'avais pas fait attention depuis bien trop longtemps.
Je me suis prise pour Cendrillon en montant des escaliers en colimaçon qui me semblaient sans fin, j'ai regardé les filles s'embrasser et j'ai partagé un peu de leur bonheur, je me suis douchée et j'ai apprécié chaque sensation de l'eau brulante sur ma peau glacée. J'ai vu le monde à travers d'autres yeux que ceux qui sont les miens en ce moment. J'ai vu le monde comme je voudrais le voir chaque jour: immense et beau.
J'ai réalisé qu'il me reste encore tellement de choses à découvrir, tellement de choses à faire avant de mourir.
Je me sentais infiniment petite, et je faisais partie d'un tout.
J'ai vu le côté plein du verre et j'ai ris.
J'ai ris de ma bêtise, j'ai ris de mon comportement. Ris de tout ce temps que je perdais à ne rien faire au lieu de mordre dans la vie à pleines dents comme je le faisais, avant.
C'est si bon d'avoir été heureuse pour rien de sérieux. Pour tout, et rien à la fois.
C'était si bon d'avoir tout oublié, le temps d'une soirée...
Alors tu vois, même si je te l'avais promis, cette sensation je veux la vivre à nouveau, jusqu'à ce qu'elle fasse partie de moi.

Je t'embrasse tendrement.

Posté par 101110 à 23:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]